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Suicides, déboires en série : l’administration des finances publiques sous tension

ARTICLE TIRE DU JOURNAL LE MONDE LE 14 MARS 2026

Depuis le début de l’année, la direction de Bercy a recensé un suicide et six tentatives parmi ses agents.
« De plus en plus d’agents craquent », s’alarment les syndicats, qui dépeignent une administration en crise. La justice vient de reconnaître qu’un suicide survenu en 2017 était imputable au travail, contrairement à la version du ministère.

Par Denis Cosnard (LE MONDE) Publié le 14 mars 2026.

Une histoire très douloureuse et symbolique pour les finances publiques vient de connaître sa conclusion. En décembre 2017, une fonctionnaire de cette administration, en poste dans les Pyrénées-Orientales, s’était suicidée à son domicile, deux mois après avoir été placée en arrêt maladie. Ce geste désespéré était-il lié ou non à son travail ? Depuis 2018, la famille de cette femme et l’Etat employeur se querellaient sur le sujet. Le 10 mars, la cour administrative d’appel de Toulouse a tranché : le suicide était bel et bien imputable au service, comme l’avait déjà jugé le tribunal administratif de Montpellier en 2024, avant que Bercy ne fasse appel.

La décision d’appel, repérée par Acteurs publics, est claire. L’administration avait bien conscience des « troubles anxiodépressifs » dont souffrait cette contrôleuse principale, qui s’était vu reconnaître la qualité de travailleuse handicapée. Son poste avait été un peu adapté. Un bureau plus agréable lui avait été attribué. Néanmoins, l’agente s’était « parfois retrouvée seule dans son secteur » et avait « dû effectuer des tâches urgentes », relève la cour d’appel. En mai 2016, son chef de service avait en outre indiqué à la médecine de prévention que « la notion de “fiche de poste” [n’était] plus d’actualité en ces temps de disette en personnel ».

Au total, « les préconisations émises par la médecin de prévention pour éviter à Mme C… une surcharge de travail et des situations de stress de nature à engendrer une dégradation de son état de santé (…) ne sauraient être regardées comme ayant été respectées par l’administration », conclut la cour. En conséquence, ce suicide « doit être considéré comme présentant un lien direct avec le service ».

L’inverse de ce que soutenait Bercy depuis des années.

Dans cette affaire, « nous n’allons pas nous pourvoir », annonce au Monde Amélie Verdier, la directrice générale des finances publiques. Décidée à tourner la page, l’administration accepte désormais sa responsabilité établie par la justice, et se prépare donc à payer une compensation à la famille de son ancienne fonctionnaire.

« Pas par hasard »

Pour la direction générale des finances publiques (DGFiP), ce revers judiciaire intervient à un mauvais moment. Depuis des mois, cette direction de Bercy est confrontée à une multiplication des suicides au sein de son personnel, ce qui suscite de l’émotion et des interrogations. Depuis le début de l’année, un jeune apprenti s’est encore suicidé et six autres agents ont tenté de le faire, selon les recensements internes à Bercy.

Aucun de ces gestes n’est intervenu sur le lieu de travail, et il est difficile de mesurer le poids des difficultés professionnelles dans ces passages à l’acte. Plusieurs enquêtes vont être menées. Mais pour les syndicats, cette série de drames individuels envoie un nouveau signal d’alarme : « Si de plus en plus d’agents craquent, ce n’est pas par hasard », estime Olivier Brunelle, secrétaire général de Force ouvrière des finances publiques.

En 2025, la DGFiP avait enregistré 19 suicides et 21 tentatives au sein de son personnel, dont un suicide et une tentative sur le lieu de travail, sur un effectif total de 93 500 personnes. Des chiffres très inquiétants, presque deux fois supérieurs à ceux de 2024. Face à l’inquiétude soulevée par cette vague de suicides, l’administration fiscale avait annoncé, fin 2025, un plan d’action d’« amélioration des conditions de travail » et de « prévention des risques suicidaires ». Il prévoit notamment de systématiser les enquêtes internes à la suite des événements de ce type, de mieux former le personnel en matière de santé mentale, et d’être plus attentif aux personnes détectées comme fragiles.

« Ces actions sont en train de se déployer, mais nous n’avons jamais prétendu qu’elles allaient tout résoudre tout de suite », commente Amélie Verdier.

« Pression mise sur les agents »

« Ce plan n’est pas à la hauteur, regrette, pour sa part, Sandra Demarcq, secrétaire générale du syndicat Solidaires-Finances publiques. Les mesures individuelles peuvent être utiles. Mais tant qu’on ne questionnera pas le mode de management, la pression mise sur les agents, les suppressions d’emplois permanentes, on n’en sortira pas. » Entre 2008 et 2025, la DGFiP a perdu plus de 40 000 postes. Le budget 2026 prévoit encore la suppression de 550 postes.

Les syndicats dépeignent une administration en crise, victime de restrictions budgétaires qui entraînent des sous-investissements et qui mettent tous les agents sous tension. « La charge de travail explose », jure la CGT. « Les conditions de travail se dégradent, avec des pratiques managériales parfois brutales », pointe la CFDT.

Ces dernières semaines, plusieurs incidents ont nourri le mécontentement. D’abord, la panne pendant douze jours du logiciel de comptabilité publique Hélios, qui a affecté la paie des agents territoriaux et hospitaliers – une mission d’analyse a immédiatement été lancée par l’Assemblée nationale. Ensuite, la découverte par la DGFiP qu’un « acteur malveillant » avait usurpé les identifiants d’un agent et consulté un fichier interne comportant des données sur 1,2 million de comptes bancaires. Enfin, un problème rencontré sur la paie de 1 500 agents, sommés de rembourser des rémunérations indues, atteignant parfois 10 000 euros.
« Oui, le début d’année est rude, constate Olivier Brunelle, de Force ouvrière. Toutes ces années de budget serré et de réduction d’effectifs finissent par peser. On nous présente comme une administration modèle, mais de l’intérieur, on sent plutôt que cette belle maison s’affaiblit… »

Denis Cosnard

Article publié le 19 mars 2026.


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